Les yeux dans la nuit
Chapitre premier
Les yeux dans la nuit
Version audio — bientôt
Une voix douce vous relaiera les soirs où vous n'avez plus la vôtre.
Il y a des soirs où l'on part jouer au foot… et où l'on rentre avec un secret. Pour Grégoire et Archibald, ce soir-là a commencé par un ballon perdu, et fini par deux grands yeux orange dans le noir.
Tout avait pourtant bien commencé. Les deux frères étaient allés jouer au foot dans le petit bois derrière le terrain, et la partie était si bonne qu'ils n'avaient pas vu le soir tomber. Sur son dernier tir — un boulet de canon, évidemment — Archibald expédia le ballon entre les arbres. Le temps de le retrouver sous une fougère, la nuit était là.
— On rentre, dit Grégoire. C'est par ici.
Ils marchèrent. Puis marchèrent encore. Mais la nuit avait tout changé : les troncs se ressemblaient tous, le sentier avait disparu, et même les bruits n'étaient plus les mêmes. Quelque chose craqua. Des feuilles se froissèrent.
— Grégoire… je crois qu'on est perdus, souffla Archibald en serrant le ballon contre lui.
— Mais non. Enfin… peut-être un tout petit peu.
C'est alors que, juste au-dessus de leurs têtes, deux grands yeux orange s'allumèrent dans le noir. Et une voix grave tomba de l'arbre :
— Hou-hou ! On peut savoir ce que font Grégoire et Archibald dans MON bois, à une heure pareille ?
Les deux frères levèrent la tête. Sur une grosse branche se tenait un hibou immense — le plus grand qu'ils aient jamais vu — avec deux aigrettes dressées sur la tête, comme des sourcils fâchés.
— Tu… tu connais nos prénoms ? balbutia Archibald.
— Je connais beaucoup de choses, répondit le hibou d'un air très digne. Je m'appelle Oskar. J'habitais déjà ce bois quand votre papa était encore un petit garçon, et je vois tout ce qui s'y passe. Surtout la nuit. La nuit, c'est ma spécialité. Joli tir, au fait, Archibald. Presque aussi beau que ton poteau rentrant de la finale.
Archibald ouvrit des yeux ronds. Personne, dans ce bois, n'était au courant pour ce but-là. Personne.
— Comment tu…
— Hou-hou, fit simplement Oskar. Et il était impossible de savoir si c'était une réponse ou un petit rire.
— On voulait juste récupérer le ballon, expliqua Grégoire. Et maintenant, on ne retrouve plus le chemin.
Le hibou soupira, comme si on le dérangeait en plein travail très important. Mais ses yeux, eux, souriaient.
— Les humains… Dès que le soleil se couche, ils ne voient plus rien, ils n'entendent plus rien, ils tournent en rond. Heureusement pour vous, moi, je ne me perds jamais. Suivez mes yeux.
Et il s'envola. Sans un bruit. Pas un froissement, pas le moindre « frrrt ». Un oiseau grand comme ça, silencieux comme un flocon de neige.
— C'est pas normal, chuchota Archibald, très impressionné. Même moi, je fais du bruit quand je vole. Enfin… quand je saute.
De branche en branche, les deux lanternes orange s'allumaient dans le noir et ouvraient la route.
— Le tronc penché : à gauche. Pas dans les ronces, Archibald. À GAUCHE. Voilà. Maintenant tout droit, petits humains.
— Comment tu connais tout ça ? demanda Grégoire en enjambant une racine.
— Ça, c'est une longue histoire, répondit Oskar. Et les longues histoires, c'est pour les soirs où l'on n'est pas pressé. Or ce soir, vous êtes très pressés : on vous attend.
Quelques minutes plus tard, les arbres s'écartèrent : le terrain, le lampadaire, et tout au bout de la rue, la lumière chaude de la maison. Papa était sur le pas de la porte.
— Ah, vous voilà, vous deux ! J'allais justement partir vous chercher avec la lampe de poche.
Les garçons se retournèrent pour dire merci. La branche était vide. Seul, très loin dans le bois, un « hou-hou » amusé traversa la nuit.
Mais le lendemain matin, en ouvrant la porte pour partir à l'école, Archibald trouva quelque chose sur le paillasson : une grande plume rayée, douce comme du velours, déposée là bien proprement, comme une carte de visite.
— Il nous verra, dit Grégoire. Il voit tout, tu te souviens ?
Et il avait raison. Car depuis ce soir-là, dans chacune de leurs aventures — au stade, en forêt, à la cabane et même sur les océans les plus lointains — il y a toujours, quelque part, deux grands yeux orange qui veillent.
Maintenant, comme Grégoire et Archibald, ferme doucement les yeux. La nuit est calme, et demain une nouvelle aventure t'attend. Bonne nuit.
Clôture rituelle · à lire plus bas encore