Barbe Noire et le capitaine Grégoire

Chapitre premier

Barbe Noire et le capitaine Grégoire

Version audio — bientôt

Une voix douce vous relaiera les soirs où vous n'avez plus la vôtre.

« Coule ce navire ! » Le cri de Barbe Noire résonna sur tout l'océan. Pour comprendre comment on en était arrivé là, il faut remonter un peu le temps.

Il y a très longtemps, au temps où les corsaires et les pirates régnaient sur toutes les mers du monde, deux hommes se faisaient face sur l'océan. Autrefois, ils avaient été les meilleurs amis. Aujourd'hui, ils étaient les pires ennemis — et chacun commandait sa propre flotte.

Le pirate s'appelait Barbe Noire. Il était devenu immensément riche en pillant les navires chargés d'or, et il terrifiait ses adversaires avec sa barbe immense, si noire qu'on aurait dit un morceau de nuit accroché à son menton, et un rire si terrible que les mouettes plongeaient dans l'eau pour ne plus l'entendre. On le surnommait le démon des mers.

L'autre, c'était le capitaine corsaire Grégoire. Dans tous les ports du monde, les mousses ne parlaient que d'une chose : son aura. Une aura de légende. On racontait qu'il avait gagné cent batailles sans jamais être cruel, et que même les requins le saluaient poliment. Mille d'aura, disaient les uns. Dix mille, juraient les autres. À ses côtés, deux fidèles : le petit mousse Archibald, son jeune frère, vif et sans peur, et papa, le navigateur, une vigie capable de lire n'importe quelle carte et de repérer une voile à l'horizon avant tout le monde.

Les tempêtes et les batailles passées avaient emporté presque tous leurs marins. Ce soir-là, il ne restait plus, sur chaque navire, que le capitaine et ses quelques compagnons. Et le destin les avait mis face à face.

— À l'abordage ! rugit Barbe Noire.

— Parez les cordages ! ordonna Grégoire. Qu'il ne puisse pas accrocher notre bord ! Parez les canons, chargez les boulets !

Ce fut la grande bataille. D'un côté, on s'affolait ; de l'autre, on brûlait d'une vieille soif de vengeance, car le passé entre les deux capitaines était douloureux.

Les canons tonnèrent des deux navires. Les boulets de Barbe Noire manquèrent leur cible et plongèrent dans l'écume. Mais ceux de Grégoire, pointés par le petit Archibald et par papa, du haut de la vigie, firent mouche : ils brisèrent le gouvernail et le grand mât — exactement les deux points qu'il fallait toucher.

Le navire de Barbe Noire ne pouvait plus avancer.

— À l'abordage, maintenant ! lança Grégoire. Ce sera plus facile !

— Attends, capitaine, souffla Archibald. N'attaquons pas tout de suite. Sans gouvernail, ils ne peuvent plus fuir. Bientôt, ils n'auront plus de vivres, et ils seront bien obligés de se rendre.

Grégoire sourit. La vigie approuva. C'était une bonne idée. Ils décidèrent donc d'attendre, sans tirer un coup de plus. Et cette nuit-là, pendant que chacun montait la garde à tour de rôle, personne ne remarqua qu'au sommet du grand mât, deux grands yeux orange veillaient aussi — comme si un passager clandestin à plumes s'était invité à bord pour surveiller que tout se passe bien.

De son navire immobile, Barbe Noire, furieux, hurlait des insultes de pirate par-dessus les flots :

— Bande de calamars puants ! Sardines molles ! Bigorneaux mal peignés !

— Celle-là, elle est bien, chuchota Archibald en la notant dans son petit carnet. « Sardines molles. » Je la ressortirai à l'école.

— REVERSE ! cria Grégoire, les mains en porte-voix.

Et sur le navire d'en face, il y eut un grand silence vexé. Car tout le monde le sait, même les pirates : une insulte reversée retourne droit à celui qui l'a criée.

Mais au bout d'un moment, une autre voile parut à l'horizon : un navire pirate venait porter secours à Barbe Noire et lui livrer des provisions.

— Là, c'est bon, dit Grégoire. À l'abordage !

Sabres brandis d'un bord, sabres brandis de l'autre, ce fut un duel légendaire : mousse contre mousse, vigie contre vigie, capitaine contre capitaine. Au plus fort du combat, Grégoire désarma Barbe Noire d'un dernier geste. Le pirate, déséquilibré, bascula par-dessus le bastingage. Et au même instant — RRRATCH ! — son pantalon ET son slip se déchirèrent d'un seul coup, et tout l'équipage put admirer les deux grosses fesses toutes blanches du démon des mers, avant qu'il ne tombe dans l'eau froide dans une énorme gerbe d'éclaboussures. Sur les deux navires, ce fut un immense éclat de rire. Même les mouettes revinrent pour voir ça.

Alors Grégoire fit une chose que Barbe Noire n'attendait pas. Au lieu de l'abandonner aux flots, il tendit une corde et le fit remonter à bord.

— La bataille est finie, dit le corsaire. Je ne suis pas un démon, moi.

Barbe Noire, trempé, grelottant, tenant son pantalon d'une main, le regarda longtemps. Personne ne l'avait jamais repêché. Personne.

— Plus mille d'aura, murmura Archibald, très impressionné. Là, c'est officiel : capitaine le plus légendaire de toutes les mers.

Le butin fut chargé, et les trois compagnons mirent le cap vers l'Espagne pour le rapporter au roi. Là-bas, on les couronna chevaliers — pour leur bravoure, bien sûr, mais aussi pour leur honnêteté : ils n'avaient pas gardé tout l'or pour eux, et ils avaient épargné leur ennemi.

Et cette nuit-là, bercés par le roulis, le capitaine Grégoire, le petit mousse Archibald et papa, le navigateur, s'endormirent le cœur tranquille, fiers d'avoir gagné sans avoir été cruels.

Maintenant, comme Grégoire et Archibald, ferme doucement les yeux. La nuit est calme, et demain une nouvelle aventure t'attend. Bonne nuit.

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